David Manzur, la beauté des fractures

À 96 ans, David Manzur, peintre colombien poursuit une œuvre d’une étonnante vitalité. À l’Hôtel de l’Industrie, à Saint-Germain-des-Prés, l’exposition « Évolution » révèle une peinture qui, sous la rigueur de sa construction, touche à quelque chose d’essentiel : la fragilité du vivant.

Bernini sonando con su teresa de avila Le Bernin revant de sa Therese d’Avila 2022 graphite sur papier 30x42cm

Il est des expositions qui laissent une empreinte profonde, comme si certaines œuvres avaient trouvé un chemin direct vers l’émotion. Il en va ainsi de ces trois tableaux de David Manzur, trois œuvres très différentes, trois sujets presque opposés, mais une même force mystérieuse : celle d’une peinture qui semble se construire par fragments, et dont les fractures, loin d’affaiblir le sujet, lui donnent une présence saisissante.

Un verre bleu au cœur de la nuit

Dans La Noche (La Nuit), grande toile de 2020, le regard est d’abord attiré par un verre bleu. Un objet familier, presque banal, qui devient ici extraordinaire par la transparence de sa matière. Le bleu paraît traversé de lumière, les parois se superposent, les contours se mêlent. Le verre semble à la fois présent et insaisissable, tangible et irréel.

La Noche (La Nuit) 2020, acrylique et collage sur toile, 200 x 250 cm_1

Autour de lui, l’obscurité règne. Une nuit dense, presque minérale, qui absorbe les formes et laisse deviner un monde silencieux. Dans ce vaste espace sombre percé d’un croissant de lune doré, le verre ne se contente pas d’être représenté : il semble contenir sa propre lumière. Sa fragilité devient une force, sa transparence une énigme.

Il y a quelque chose de profondément émouvant dans ce contraste entre l’immensité obscure de la toile et la délicatesse de cet objet. Comment une peinture peut-elle rendre avec autant d’intensité la présence d’un verre, jusqu’à nous faire oublier que nous regardons un tableau ? C’est sans doute là que réside une part du mystère de David Manzur : dans sa capacité à transformer le réel sans le trahir.

Le cheval, entre matière et apparition

Avec Cola blanca (Sillage blanc), réalisé en 2018, l’émotion prend une autre forme. Un cheval occupe la toile, puissant et silencieux. Son corps brun, travaillé par des lignes, des découpes et des variations de matière, semble composé de plusieurs plans assemblés. Les fragments s’emboîtent, se répondent, structurent l’anatomie. Pourtant, jamais cette construction ne fige l’animal.

Au contraire, le cheval vit. Sa posture possède une présence presque méditative, tandis que sa longue queue blanche s’étire vers le sol comme un souffle, un sillage, une trace laissée dans l’espace. Cette blancheur vaporeuse contraste avec la densité du corps et lui apporte une dimension presque onirique.

Cola blanca (Sillage blanc), 2018, acrylique, fusain et collage sur toile, 160 × 200cm

Ce qui est frappant, c’est cette manière de faire naître la vie à partir de la fragmentation. Les lignes de rupture ne morcellent pas le cheval : elles le construisent. Elles donnent à son corps une profondeur particulière, comme si la peinture nous révélait simultanément sa forme, sa matière et quelque chose de plus secret, que le regard ne peut tout à fait saisir.

Quand la fracture devient mémoire

Le troisième tableau, bouleversant, est celui d’un Christ fracturé, témoin d’un drame survenu dans une petite église où des fidèles ont été massacrés. Ici, la fragmentation prend une tout autre résonance.

Devant cette œuvre, les cassures ne relèvent plus seulement d’un langage plastique. Elles évoquent la violence, la souffrance, la destruction. Le corps du Christ devient le lieu où semble s’inscrire la mémoire du drame. Ce qui est brisé porte témoignage de ce qui ne devrait jamais être oublié.

Portrait David Manzur, 2025

La peinture ne cherche pas à détourner le regard de la douleur par une beauté consolatrice. Elle semble au contraire lui donner une forme, une présence, une possibilité d’être regardée. Et c’est peut-être ce qui rend cette œuvre si poignante : dans la fracture même demeure quelque chose qui résiste, une présence qui ne s’efface pas.

Ces trois tableaux m’ont touchée au cœur, chacun pour des raisons différentes. Le verre bleu m’a saisie par sa transparence presque miraculeuse ; le cheval, par cette alliance de puissance et de fragilité ; le Christ, par la douleur humaine et la mémoire tragique qu’il convoque. Pourtant, devant chacun d’eux, j’ai eu le sentiment de reconnaître une même écriture.

Une peinture qui se construit par fragments

Chez David Manzur, la découpe semble être bien davantage qu’un procédé de composition. Elle est une manière de penser et de faire surgir les formes. Les plans s’assemblent, les lignes traversent les corps, les surfaces se juxtaposent. Les figures paraissent parfois déconstruites, mais elles n’en deviennent que plus présentes.

Cette peinture possède un paradoxe fascinant : elle montre les ruptures tout en produisant une impression d’unité. Elle révèle les coutures de sa construction sans jamais perdre son pouvoir d’évocation. Le sujet ne semble pas vivant malgré les fractures, mais, d’une certaine façon, grâce à elles.

Il y a là une résonance qui dépasse la seule peinture. Le vivant n’est-il pas lui aussi fait de strates, de failles, de traces et de souvenirs ? La beauté ne réside pas toujours dans l’intégrité parfaite des choses. Elle peut naître de ce qui a été assemblé, éprouvé, traversé. Chez Manzur, la matière porte les marques de sa construction et devient précisément, par ce travail, le lieu de l’émotion.

Toros tomando sangre (Taureaux buvant du sang), 2019 — Acrylique et collage sur toile — 175 × 170 cm

Cette force est d’autant plus remarquable que son langage pictural associe une grande rigueur à une forme d’étrangeté. Les œuvres sont construites, réfléchies, maîtrisées, mais elles conservent une part de mystère. Rien n’y semble tout à fait stable : les objets deviennent des apparitions, les animaux des présences silencieuses, les figures des témoins d’un monde où la beauté et la douleur coexistent.

À 96 ans, une œuvre toujours en mouvement

Né en Colombie en 1929, David Manzur est l’une des figures majeures de l’art colombien et latino-américain. Depuis plus de sept décennies, il explore les possibilités de la peinture figurative, nourri notamment par l’étude des grands maîtres de la Renaissance. Chevaux, chevaliers, figures humaines et visions oniriques composent un univers singulier, où la discipline de la composition ouvre sur l’inattendu.

Mais le plus étonnant est peut-être que cette œuvre demeure pleinement en mouvement. À 96 ans, l’artiste peint encore chaque jour dans son atelier et continue de concevoir et de réaliser lui-même ses tableaux, y compris de très grands formats. L’exposition Évolution ne se présente donc pas comme le bilan figé d’une carrière accomplie, mais comme le témoignage d’une création qui se poursuit.

Le titre prend alors tout son sens. Évoluer, pour Manzur, ne signifie pas renoncer à ce qui fonde son art, mais continuer à en déplacer les limites. Les œuvres réunies à Paris, des plus anciennes aux plus récentes, témoignent de cette recherche constante : approfondir un langage, le mettre à l’épreuve, lui permettre d’ouvrir de nouvelles voies.

Pour sa première exposition personnelle en France, David Manzur investit l’Hôtel de l’Industrie, place Saint-Germain-des-Prés, avec une peinture qui ne se livre pas entièrement au premier regard. Il faut s’arrêter, observer les surfaces, suivre les lignes, laisser les formes se recomposer. Et parfois, sans savoir exactement pourquoi, se laisser simplement toucher.

Image de présentation : l otoño (L’Automne), 2020, acrylique, collage et fusain sur papier, 47 x 80 cm

« Évolution » — David Manzur

Hôtel de l’Industrie, 4, place Saint-Germain-des-Prés, 75006 Paris.

Du 20 au 28 octobre 2026, tous les jours de 10 h à 20 h, week-end compris. Entrée libre.

Exposition organisée par Jericho Fine Art.

INFORMATIONS PRATIQUES
« Évolution », une exposition de David Manzur
Hôtel de l’Industrie
4, place Saint-Germain-des-Prés, 75006 Paris
Entrée libre tous les jours, du 20 au 28 octobre, de 10h à 20h, week-end compris.
Vernissage mardi 20 octobre 2026, de 17h à 23h
Une exposition organisée par Jericho Fine Art.
Commissariat :
Edwart Vignot, Eugenio Viola et Stanislas Couzi-Betancourt.

Christine Jonemann

Directrice de Rédaction de prestiges.international. Elle aime la lecture, l'écriture, les voyages, le partage et les rires entre amis, sa famille et son chat. A publié des livres pour enfants. Est membre de la Société des Gens de Lettres. Secrétaire générale de l'AFJET Association Française des Journalistes et Ecrivains du Tourisme

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