Iman Echcharif Tribak, l’âme à 50 millions
À travers l’art digital et la création de lieux dédiés aux peintres et plasticiens, l’artiste marocaine Iman Echcharif Tribak incarne une nouvelle génération pour qui l’art s’entend comme un espace de dialogue, de sens et d’avenir, mais aussi de partage et d’innovation. Elle nous dévoile son œuvre maîtresse : « L’âme à 50 millions ».


Comment votre projet est-il né ?
Iman Echcharif Tribak : « L’Âme à 50 millions » est née d’une expérience émotionnelle que personne d’autre que moi n’a traversée. C’est à partir de là que le geste commence. Fixer moi-même la valeur de cette œuvre ne constitue pas un acte de provocation, mais de responsabilité artistique. Lorsque l’œuvre naît d’un vécu intime et radical, il me semble juste que sa valeur ne soit décidée ni par le marché, ni par l’attente des autres.
Où vos inspirations puisent-elles leur source ?
I. E. T. Elles ne viennent pas uniquement du monde de l’art. Elles viennent beaucoup de l’expérience humaine, des silences, des regards, des moments de bascule intérieure. Je suis sensible aux artistes qui ont osé déplacer les limites, questionner la valeur, le sens, la place de l’œuvre dans la société. Je m’inspire aussi de la philosophie, de la psychologie, et de tout ce qui interroge la condition humaine. Plus que des références précises, ce sont des démarches sincères et radicales qui nourrissent mon travail, qui questionne profondément la valeur de l’être humain, de l’âme, et ce qui échappe au marché. Certaines de mes œuvres abordent directement cette frontière entre ce qui peut se vendre et ce qui ne devrait jamais avoir de prix. Mon intention n’est pas de convaincre, mais de laisser une tension ouverte. C’est une œuvre qui ne cherche pas l’adhésion immédiate, mais qui continue d’exister dans l’esprit de celui qui l’a rencontrée, longtemps après.


Pourquoi ce rapport affiché à l’argent ?
I. E. T. Le prix n’est pas une finalité, mais un outil volontaire pour déplacer le regard, pour forcer l’attention là où l’on préfère souvent détourner les yeux. Dans L’Âme à 50 millions, le prix fait partie intégrante de l’œuvre. Il agit comme une frontière, obligeant chacun à se positionner, à interroger ses propres repères, son rapport à l’argent, à l’art, à l’invisible. Ce n’est ni un record, ni un scandale, mais une question posée sans détour : à quel moment accepte-t-on qu’une œuvre ait une valeur, et qui en décide réellement ? Cette œuvre ne cherche pas à « vendre une âme ». Elle cherche à rendre visible ce qui, d’ordinaire, ne se mesure pas : l’intensité d’une émotion, la trace intérieure laissée par une expérience, ce qui marque une vie sans jamais pouvoir s’acheter.
Quel est le ressort profond de votre démarche artistique ?
I. E. T. Mon travail consiste à transformer des expériences intérieures en formes visibles, sans chercher à les expliquer ou à les illustrer directement. Je ne raconte pas des histoires, je laisse apparaître des traces. Je travaille sur ce qui reste après l’émotion, après l’événement, après le choc. Ce qui ne se dit pas, mais qui continue d’habiter. Mon rôle, en tant qu’artiste, est de rendre perceptible cet espace invisible, sans le trahir par un discours trop explicatif. Si certaines émotions humaines universelles, la douleur, le silence ou l’attente, peuvent traverser les époques et rappeler d’autres œuvres, cela ne relève pas pour moi de la copie, mais de la continuité de l’expression humaine. Réduire cette création à une imitation, c’est ignorer la profondeur du message qu’elle porte : une réflexion sur la valeur de l’âme dans un monde matérialiste.
Qu’apporte l’art digital dans votre expression ?
I. E. T. L’art digital. C’est peindre autrement : créer sur un support numérique comme on le ferait sur une toile blanche. Il faut la même sensibilité, la même technique, le même don et la même âme pour donner vie à une œuvre. L’outil ne remplace pas la main ni l’esprit, il les prolonge.


J’utilise donc à la fois des techniques traditionnelles et digitales, mais le digital s’est imposé comme un espace de liberté et de justesse pour ce que je cherche à exprimer. Il me permet de travailler la matière émotionnelle sans être limitée par le support physique. L’art digital correspond à notre époque, mais aussi à la nature de mon travail : il permet de capter l’instant, le geste, le processus ; et de laisser une trace qui n’est pas figée. Ce médium me donne la possibilité de travailler sur la présence, l’absence, la transformation, des notions centrales dans mon œuvre.
Seriez-vous croyante ?
I.E.T. Oui, la foi fait partie de mon rapport intime à la vie et au sens, mais mon art ne s’inscrit pas dans un discours religieux et je ne cherche à transmettre aucune croyance particulière. Je me situe sur un terrin plus large et universel : celui de l’expérience humaine.
Âme, esprit : quelle différence ?
I. E. T. Pour moi, l’esprit est ce qui organise notre rapport au monde. Il analyse, compare, juge, décide. Il est lié à la pensée, à la conscience, à la maîtrise intellectuelle. L’esprit cherche à comprendre, à expliquer, à donner une forme rationnelle à ce que nous vivons. L’âme, en revanche, n’est pas dans l’ordre de la maîtrise. Elle est dans l’ordre de la profondeur. Elle reçoit ce que l’esprit ne peut ni contrôler ni épuiser: les chocs, les pertes, les silences, les transformations lentes. L’âme n’explique pas l’expérience, elle en porte la charge. Elle est ce qui reste quand l’événement est passé, quand les mots ont été dits, quand la raison a fait son travail. Dans mon art, je ne m’adresse pas à l’esprit qui comprend, mais à l’âme qui se souvient.


Une œuvre d’art peut-elle rester éternelle ?
I. E. T. Je ne crois pas que l’éternité d’une œuvre réside dans sa matière, mais dans sa capacité à continuer de résonner. Une œuvre reste vivante tant qu’elle provoque une question, un trouble, une émotion chez celui qui la rencontre. L’art devient éternel lorsqu’il touche quelque chose d’universel, lorsqu’il parle de l’humain au-delà d’une époque ou d’un contexte précis. Même une œuvre digitale peut porter cette forme d’éternité, si elle capte une vérité intérieure qui traverse le temps.
Propos recueillis par Christine Jonemann
« Je suis quelqu’un qui avance »
Iman Charif. « Mon père était poète, et sans que je m’en rende compte à l’époque, la poésie faisait partie de l’air que je respirais. Cadette de ma famille, j’étais une enfant très rêveuse. J’avais un jardin, et j’y passais des heures à jouer en inventant des mondes. Je parlais aux fleurs, aux oiseaux, je vivais dans un dialogue permanent avec ce qui ne parle pas. J’étais déjà tournée vers l’invisible. Je dessinais aussi, naturellement, depuis l’enfance. J’observais beaucoup ma grande sœur Houda, qui dessinait, et sans même
m’en rendre compte, j’ai commencé à faire comme elle.
Le geste est né ainsi, par observation, de façon instinctive, sans projet ni ambition. Puis, comme beaucoup de choses, le dessin s’est mis en pause. La vie, les contraintes, les choix imposés l’ont fait taire un temps. Mais il n’a jamais disparu. Il est revenu plus tard, plus fort, chargé de tout ce qui avait été retenu. »
« Ma mère, elle, incarnait une autre forme de force. Professeure, travailleuse, engagée, elle avait des convictions et un point de vue clair sur la vie. Mais surtout, c’était une femme qui s’est beaucoup sacrifiée. Elle a sacrifié une part de sa jeunesse, de son temps, de ses élans personnels pour nous élever, pour nous protéger, pour nous donner une structure. Cette force silencieuse, discrète, profondément humaine, m’a énormément marquée. »
« Entre la poésie de mon père et le sens du devoir et du sacrifice de ma mère, j’ai grandi dans une tension fondatrice, entre le rêve et la réalité, entre l’élan intérieur et la responsabilité. J’étais ambitieuse à ma manière, mais surtout habitée par l’imaginaire. Puis, la réalité s’est imposée. Comme pour beaucoup, le chemin ne s’est pas choisi librement : des études, un cadre, un métier décidé par nécessité. Cette rupture
entre ce que j’étais intérieurement et ce que je vivais réellement m’a profondément marquée. Elle m’a un peu cassée aussi. En parallèle, j’ai fondé une famille que j’aime profondément : un mari, deux enfants qui sont aujourd’hui ma raison de vivre. Mais le stress, la lutte quotidienne, le combat avec la vie ont rendu nécessaire un espace où je pouvais respirer. C’est là que l’art est apparu. Non pas comme une ambition artistique au départ, mais comme une nécessité intérieure. Une forme de méditation, un lieu où je pouvais enfin déposer ce qui n’avait jamais trouvé de place. Créer m’a permis de me retrouver, puis de commencer à construire mon propre chemin. Je ne me définis pas comme quelqu’un qui a « réussi », mais comme quelqu’un qui avance, qui cherche, qui crée, et qui tente de donner une forme juste à ce qui l’habite. »


PRATIQUE
Iman Echcharif Tribak
Artiste visuelle et digitale
Contact :
+212662139262
Galerie en ligne :
Instagram :
https://www.instagram.com/iman_echcharif_tribak?igsh=MXE3d3N0Y2k3Zjg3MQ==