A Rouen, l’immortel Flaubert
Image de présentation : statue Flaubert-©-Rouen Normandie tourisme
L’auteur de Madame Bovary a, dès son plus jeune âge, écrit pour … exister. Porté au pinacle des plus grands stylistes de son siècle, l’homme reste bien moins connu que son oeuvre… Séance de rattrapage dans sa ville natale…

Gustave Flaubert voit le jour à Rouen le 12 décembre 1821. Des maisons à colombages colorées de la vieille ville au cimetière Monumental, classé cimetière remarquable d’Europe où il repose depuis 1880 en passant par sa maison natale dans une aile de l’Hôtel-Dieu, ou devant sa statue en bronze place des Carmes, sans oublier son ancien collège, son fantôme flotte sur toute la ville aux cent clochers.
La haine du bourgeois
L’homme fut dés sa jeunesse réfractaire aux conventions et aux normes imposées. Renvoyé pour insubordination du Collège royal, converti aujourd’hui en lycée Corneille, il passera son BAC en candidat libre. C’est sur les bancs de cet établissement qu’il rencontrera son meilleur ami Louis Hyacinthe Bouilhet. Plus fidèle en amitié qu’en amour, il disait qu’il ne pouvait assumer une seconde maîtresse en dehors de l’écriture, Gustave Flaubert défendra la mémoire du conservateur de la bibliothèque de Rouen, poète, dramaturge et professeur de lettres, pour que la ville élève un monument en son honneur. Une fontaine sera inaugurée en août 1882, deux ans après la mort de Flaubert, rue Jacques Villon, derrière le musée des Beaux-Arts.

Ce sera le fruit d’un long combat où Flaubert se sera mis à dos les édiles de sa ville en publiant, face à leur refus, un article incendiaire dans le journal parisien le Matin. « Classes éclairées, éclairez-vous! ». « Conservateurs qui ne conservez rien ». Flaubert pourfendra toute sa vie la doxa de cette société qui ne respecte que les gens fortunés ou les notables établis : « je hais le bourgeois, le bourgeois est pour moi l’homme qui pense bassement », « la province c’est l’ennui ».
Bovary : et le scandale fut
L’esprit critique de Flaubert a saisi les conventions à la gorge des notables rouennais. Le styliste excelle dans l’art de nouer le lieu et la formule, il sait les enfoncer comme une vrille dans les tripes de ses contemporains. « La couleur normande du livre sera si vraie qu’elle les scandalisera » prophétisait -il à propos de son roman « Madame Bovary » qui lui vaudra un procès ! La bourgeoisie rouennaise offensée car méprisée ne lui pardonnera pas.


Le mythique écrivain s’est toujours senti en exil de son milieu d’origine. Il s’est oublié dans son travail, dans l’amour de son art. L’homme a sacrifié sa vie personnelle sur l’autel de son oeuvre, sans doute pour notre plus grand bonheur, à défaut du sien, comme le soulignera sa meilleure amie George Sand dans sa correspondance : « tu aimes trop la littérature; elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine ».
Virtuose avant-gardiste
On ne critique pas impunément son environnement sans payer ce que l’on doit à sa ligne d’horizon. Le pays et son génie mettront du temps à se réconcilier. Deux siècles après sa naissance, la hache de guerre est enterrée. On revendique désormais le style avant-gardiste de ce virtuose de l’écriture. Ce forçat du travail a mis 5 ans à écrire Mme Bovary, à l’issue de 4500 brouillons rédigés à la plume d’oie. Il a passé sa vie à traquer le mot juste. Il déclamait ses textes dans son « gueuloir»( son bureau du pavillon de Croisset en bord de Seine), pour tester leur harmonie et musicalité. On l’entendait de l’autre côté du fleuve. « Le génie, c’est Dieu qui le donne, mais le talent nous regarde.»
Mais Flaubert ne croulait pas sous les dettes comme Dostoïevski qui écrivit « le joueur » en 5 mois.



Impressionniste avant l’heure
Si Flaubert n’a pas été tendre avec les Rouennais, il a su rendre hommage à sa ville, vantant la sublime cathédrale avec la flèche « de 440 pieds, neuf de moins que la grande pyramide d’Egypte »(151 mètres) dans sa correspondance. « Je ne connais rien de plus beau que la vue de Rouen », qu’il décrit dans Madame Bovary : « Puis, d’un seul coup d’œil, la ville apparaissait. Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui s’envolaient par le bout… »

Ni photo, ni image
Pour comprendre d’où venait l’écrivain, direction sa maison natale convertie en « musée Flaubert et de l’Histoire de la Médecine. » Un concept moins étrange qu’il n’y paraît car le petit Gustave a grandi dans un appartement (aujourd’hui hui reconstitué) qui jouxtait l’hôpital où son chirurgien (en chef) de père exerçait. Il y restera 25 ans. La famille prenait ses repas dans une pièce contiguë à la salle des malades. Les corps cacochymes marqueront à jamais l’enfant qui observait, à la dérobée, avec sa sœur, les dissections dans l’amphithéâtre d’anatomie. L’écrivain (lui même épileptique) accumulera des connaissances scientifiques qui nourriront toute son oeuvre. Labellisé Maison des illustres, ce bâtiment historique est un vrai cabinet de curiosités. Il abrite toute une collection d’objets médicaux anciens (mannequin d’accouchement, sans oublier une Tour d’abandon instituée par Napoleon pour abandonner des bébés de manière anonyme).


Les mères glissaient des petits mots en signe de reconnaissance en cas d’amélioration ou des bouts de gravure dont elles gardaient la moitié. Tout était consigné dans des registres d’abandon. Ils seront supprimés en 1861 à Rouen.… A la sortie du musée un joli jardin de plantes médicinales abrite un haut-relief en marbre de Flaubert signé Henri Chapu, en 1890. Pas sûr que s’il revenait aujourd’hui hui, il apprécierait, lui qui détestait être photographié, au même titre qu’il refusa toute sa vie d’illustrer son oeuvre. Il disait que l’illustration tuait l’imagination. Elles apparaitront après son décès à 59 ans dans un petit village proche de la capitale normande…
PRATIQUE
The place to be : l’hôtel Gustave Flaubert

Niché en plein coeur historique, à l’abri des regards et de l’animation, à quelques mètres de la place du Vieux Marché, cet établissement 4 étoiles est entièrement dédié à l’écrivain. Il appartient au réseau des hôtels littéraires créés par un collectionneur passionné.

Au rez-de-chaussée, des expositions temporaires côtoient une bibliothèque rassemblant des éditions rares des livres du romancier et une statue à son effigie. C’est l’endroit rêvé pour s’immerger dans l’oeuvre de l’auteur avec à disposition un large choix d’ouvrages de spécialistes. Les chercheurs, étudiants et gourmands s’y installent l’après-midi pour un café gourmand ou un afternoon tea. Au choix. Dans les étages une citation de l’auteur décore chaque chambre en hommage à l’une de ses œuvres, prêtée en format poche ! Une aquarelle originale signée Jean Aubertin revisite le thème choisi, tandis qu’un texte d’Hélène de Lacoste instruit sur l’écrivain. Les têtes de lit affichent la célèbre citation de L’Éducation sentimentale : « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint. » L’hôtel propose également un parcours géographique sur les pas de Flaubert.

À la sortie et à une encablure vous pourrez dés le 6 juin visiter la maison natale réhabilitée du dramaturge Pierre Corneille, très apprécié de Flaubert. Un rappel que Rouen, également ville natale de Maurice Leblanc et refuge d’André Gide, fut le berceau de nombreuses plumes.
33, rue du Vieux Palais
+33 (0)2 35 71 00 88
Se renseigner:
Où se régaler comme le gourmand Flaubert ?
Chez le chef Thierry Demoget du restaurant « Les Capucines », l’une des meilleures tables de Rouen
16 Rue Jean Macé, 76140 Le Petit-Quevilly
www.les-capucines.com
A voir
Le Pavillon de Croisset.
À quelques minutes de Rouen se trouve l’ancienne propriété des Flaubert, Croisset, acquise en 1844 et où Gustave Flaubert vécut jusqu’à sa mort. C’est là qu’il écrivit toute son œuvre, dans son bureau au premier étage dont les fenêtres donnaient sur la Seine. Ses amis, George Sand, les frères Goncourt, Emile Zola ou Guy de Maupassant, venaient rendre visite à celui qu’on appellera « l’ermite de Croisset».
De mai à septembre, les visiteurs pourront y découvrir une exposition sur Zola-photographe qui éclairera un angle méconnu de l’auteur de Germinal. Des lettres de Flaubert à Zola, acquises en 2025 par la métropole Rouen Normandie, seront exposées pour la première fois.
18 Quai Gustave Flaubert, Canteleu