« En terrasse avec Cicéron », par Jacques Trémolet de Villers.

Texte Anne Cognac

« Je suis  un homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Dans ce beau livre à fois poétique et intellectuel, consacré à la pensée politique et philosophique de Cicéron, l’auteur livre, sous forme de dialogues, l’essentiel des idées universelles et intemporelles cicéroniennes pour nous aider à nous guider. Elles sont troublantes d’actualité.

Photo de couverture

 

Ce livre n’est ni didactique ni sentencieux, mais il est construit comme une suite de neuf nuits de conversations informelles entre l’auteur et Cicéron, ainsi qu’avec plusieurs morts, certains célèbres et d’autres ayant appartenu au village de Corse, adossé à la montagne aimée, dans la « convivialité des ombres » qui discourent en toute amitié.

Le charme de ce livre, écrit d’une plume libre, d’une plume infiniment respectueuse et sage, se déploie page après page par l’évocation poétique des paysages corses qui forment un écrin d’une beauté lumineuse à la pensée cicéronienne.

Neuf nuits d’été nous enchantent par leur clarté sous la bienveillance étoilée. Neuf nuits à écouter Cicéron, à aspirer l’air parfumé d’une intelligence si élevée et si universelle qu’elle transcende les siècles. Neuf nuits qui font irrésistiblement penser aux « Quatre nuits de Provence », ce délicieux ouvrage de Charles Maurras.

Le regard de l’auteur sublime l’île aimée dans une contemplation emplie d’un silence divin. « Les étrangers ont pris cette contemplation pour une paresse, parce qu’ils ne savent plus le labeur silencieux de l’esprit et de l’âme quand le corps ne vit plus qu’avec les yeux ».

L’amour de la Corse vient embellir cet art de la conversation et offre un écrin enchanteur à Cicéron dans son long et très intelligent éloge de l’amitié, à mettre en perspective avec cet aveu terriblement révélateur d’Emmanuel Macron : « Un président n’a pas d’ami » : « Car telle est bien la vie des tyrans, qui ne connaît ni loyauté, ni affection, ni la certitude d’inspirer une sympathie durable. Tout y est toujours plein de suspicions et de soucis, l’amitié n’y a point de place… Comme la nature ne peut changer, les vraies amitiés sont éternelles ».

Une des illustrations du livre

Livre illustré délicatement de dessins en noir et blanc croqués à Vivario, touchants d’humanité et de la simple beauté des entrelacs villageois.  La méditation de l’auteur sur l’âme de la Corse, sa pudeur et sa dignité, sa rudesse qui veut qu’elle se mérite et se conquiert, son refus obstiné de se prostituer dans les plaisirs faciles et dégradants, offre au lecteur un bonheur puisé dans la vérité et non dans l’artifice. La finesse et la discrétion de l’auteur servent de parure à la franchise et au courage.  

Ces méditations, offertes telles qu’elles ont été écrites – ce sont les mots mêmes de Cicéron – rendues extrêmement vivantes par la magie des dialogues, coulent comme un torrent léger, qui ne contraint ni n’assomme, mais qui entraîne vers l’Éternité, cet océan de joie. « Tout ce qui fut demeure éternellement ». En se plongeant dans cet ouvrage, l’esprit et le cœur n’ont de cesse de découvrir le plus profond et le plus pénétrant de cette pensée si enrichissante et si curieusement actuelle, sur des sujets aussi variés que la vieillesse, la mort, la politique, l’amitié.

La prescience de l’existence de Dieu, omniprésente chez Cicéron, quelque soixante-dix ans avant l’arrivée du Christ – centre de l’histoire et de l’univers – rend sa pensée très supérieure à celle de la plupart des intellectuels modernes occidentaux dont l’intelligence est assombrie et verrouillée par l’athéisme, dans une « misérable régression ». Mais la pensée de Cicéron s’harmonise avec celle des penseurs récents, chrétiens ou proches de l’être, qui ont élevé la pensée universelle : de Marcel de Corte à Gustave Thibon, de Charles Maurras à Frédéric Mistral, de Jean Ousset à Henri et André Charlier, du père Calmel à Dom Gérard…

L’acuité de la pensée politique de Cicéron trouve un écho troublant dans notre réalité sociale la plus brûlante. De l’opinion ou de la nature, laquelledoit être la source du droit ? 

 

Photo C.Lagadec

 … « Si l’opinion ou la volonté de gens insensés jouit d’un tel pouvoir qu’ils puissent par leurs votes renverser l’ordre de la nature, pourquoi ne décident-ils pas que ce qui est mauvais et nuisible passe dorénavant pour bon et salutaire ? Et puisque la loi peut créer le droit à partir de l’injustice, ne peut-elle pas créer le bien avec ce qui est mal ? ».

La République, pour Cicéron, crée une méditation primordiale sur l’origine du droit : c’est la glorification de la raison humaine, unique parmi tous les êtres créés. « La pleine intelligence de cette vérité que nous sommes nés pour la justice est que le droit se fonde non pas sur l’opinion, mais sur la nature même ». La République de Platon vantée par Cicéron se distingue par ses quatre vertus cardinales : la sagesse, le courage, la tempérance et la justice. 

« Il n’y a pas de justice  sans lutte permanente contre les injustices », déclare l’auteur pour appuyer l’analyse de Cicéron sur le droit et la justice.

Une des illustrations du livre

« Il faut redire qu’il n’y a qu’un droit, unique, qui régit la société humaine et fonde une loi unique. Loi qui est la juste raison dans ce qu’elle commande et ce qu’elle défend. Qui ignore cette loi est injuste », déclare Cicéron.

… « Si la nature ne vient pas consolider le droit, alors disparaissent toutes les vertus : où peuvent trouver place la générosité, l’amour de la patrie, l’affection, le désir de rendre service à autrui ou de lui exprimer de la reconnaissance ? Car tous ces sentiments viennent de la disposition naturelle d’amitié à laquelle nous sommes portés envers les hommes.

C’est là, dans cette disposition naturelle à l’amitié, que réside le fondement du droit.

Et plus encore disparaîtraient aussi, non seulement les égards que nous devons aux dieux, mais encore les actes du culte et les observances que nous devons à la divinité… Rien ne peut être qui est dépourvu de justice ».

Photo C.Lagadec

C’est donc l’amitié qui est le fondement et le cœur de la Cité. Elle est la source du lien social. L’amitié est considérée en tant que bienveillance fondamentale pour autrui. La loi et la forme du gouvernement couvrent plusieurs nuits, dans une suite de conversations élaborées et fructueuses, leçons magistrales pour les politiques de notre temps. « Je vois donc que, selon la pensée des grands philosophes, la loi n’est ni une invention issue du génie des hommes ni une décision arbitraire des peuples, mais quelque chose d’éternel qui règne sur le monde entier par la sagesse de ses commandements et de ses défenses ». 

Cicéron nous propose un effort d’unification de la pensée à l’opposé de tout système idéologique déconnecté du réel et donc effroyablement destructeur : un dévoilement de l’harmonie de tous les aspects de l’être donnés par la divinité, avec l’amitié comme ciment personnel et social indispensable à toute vie et à toute vraie et saine politique. « L’affirmation totalitaire que tout peut être changé n’a jusqu’ici démontré qu’une chose, c’est que tout peut être détruit ». (Hannah Arendt).

Orwell a anticipé le fondement idéologique du nouveau totalitarisme actuel : relativisme puis nihilisme. En notre temps les droits individuels règnent sans contrepoids jusqu’à faire périr l’idée même du bien commun, relativisme, nihilisme et racisme anti-humain font s’effondrer les fondements de notre société.

Jacques Tremolet de Villers

« L’amour et le respect de la concorde publique sont la noblesse et la souffrance de l’homme, cet animal raisonnable et politique, et donc divin », conclut l’auteur.

Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, Cicéron décrit avec grande lucidité la tragédie de l’ambition politique : « … Les opinions fausses nous gâtent complètement, et nous rompons avec la nature et nous ne poursuivons plus qu’une vague ébauche de la gloire, qui n’a ni raison ni réflexion et le plus souvent est l’apologie du crime et du vice, popularité qui singe la beauté morale en brouillant le dessein magnifique de la vraie gloire ». Mais la nouveauté aujourd’hui réside dans la conjonction des attaques à la racine même de l’humanité, la haine de l’humanité pour elle-même : nous assistons à l’aboutissement, dans toutes ses composantes sociales, du plus profond masochisme planétaire, dans un aveuglement totalitaire sans précédent dans l’histoire.  

Le goût de la vérité ne s’est pas seulement presque totalement perdu, mais est devenu sous nos yeux l’un des principaux péchés sociaux, combattu haineusement par le relativisme et le nihilisme, « le néant qui se bat ». L’éloge de la sagesse antique parvient jusqu’à nous sans une ride et elle dépose un baume apaisant sur les blessures actuelles de notre société mortifère. Elle remet à l’honneur, avec une belle subtilité, le bon sens et l’intelligence du réel si dénigrés dans les sphères du pouvoir et les médias. Elle recrée la véritable liberté inséparable de l’amour de la vérité…

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Les belles lettres, 15 € 90.

 

  

    

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